Quand quelqu’un que l’on aime disparaît, on entend très vite parler des étapes du deuil, comme s’il existait un chemin balisé que chacun devrait emprunter dans l’ordre. Cette idée rassure, parce qu’elle donne l’illusion d’une carte au milieu du chaos. Elle peut aussi faire du mal, lorsqu’elle laisse croire que l’on s’y prend mal, que l’on est en retard, ou que l’on devrait déjà être « passée à autre chose ». Il n’existe pas de bonne manière de vivre un deuil. Il existe seulement la vôtre.

D’où viennent les fameuses étapes du deuil ?
Le modèle le plus connu est celui de la psychiatre Elisabeth Kübler-Ross, formulé à la fin des années 1960. Il décrit cinq mouvements : le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. Un détail est essentiel et souvent oublié : ce modèle a d’abord été élaboré à partir d’observations de personnes confrontées à leur propre fin de vie, et non de personnes endeuillées.
Sa diffusion massive s’est accompagnée d’un contresens. Beaucoup l’ont compris comme un escalier à gravir, une séquence obligatoire. Or Kübler-Ross elle-même, dans son dernier ouvrage coécrit avec David Kessler, a précisé que ces étapes ne sont ni linéaires ni universelles : elles peuvent se chevaucher, revenir, ou tout simplement ne pas apparaître. Les travaux de recherche menés depuis n’ont d’ailleurs pas confirmé l’existence d’une progression ordonnée du stade 1 au stade 5.
Autrement dit : si vous ne ressentez pas de colère, vous n’avez rien manqué. Si l’acceptation ne vient pas quand vous l’attendiez, vous n’êtes pas en échec. Si vous retraversez trois fois le même passage, cela ne signifie pas que vous reculez.
Ce que l’on peut traverser, sans ordre imposé
Plutôt qu’un parcours, il est plus juste de parler de vécus possibles. Certains vous parleront, d’autres pas du tout. Le tableau qui suit n’est pas une grille d’évaluation : c’est une manière de mettre des mots sur des états qui, souvent, désorientent.
| Vécu possible | Ce que l’on peut ressentir | Ce qu’il faut savoir |
|---|---|---|
| Sidération, incrédulité | Sensation d’irréel, corps qui fonctionne en pilote automatique | Une protection provisoire de l’esprit, pas un refus de la réalité |
| Colère | Contre le sort, les soignants, les proches, parfois la personne partie | Elle n’a rien de honteux et n’enlève rien à l’amour porté |
| Culpabilité, « si seulement » | Ressassement de ce qu’on aurait pu dire ou faire | La rumination est fréquente et rarement fondée sur des faits |
| Tristesse profonde | Pleurs, repli, perte d’élan | C’est une réaction humaine, pas une maladie en soi |
| Apaisement progressif | La vie reprend de la place, sans que le lien s’efface | Il ne s’agit pas d’oublier, mais de vivre avec |
Le deuil avance par vagues
Les personnes endeuillées décrivent souvent la même chose : des jours où l’on tient debout, où l’on rit même, puis une odeur, une chanson, une adresse dans le répertoire du téléphone, et la vague revient sans prévenir. Des travaux plus récents en psychologie du deuil décrivent d’ailleurs un mouvement de va-et-vient entre les moments où l’on affronte la perte et ceux où l’on se tourne vers la vie qui continue. Cette oscillation n’est pas une incohérence : c’est le processus lui-même.
Ce mouvement épuise. Il n’est pas rare que le deuil s’accompagne d’un état de fatigue émotionnelle intense, avec des difficultés de concentration, de mémoire, une lassitude physique que le sommeil ne répare pas. Le corps encaisse aussi, et il a besoin de temps.
Ce qui peut aider, doucement
Il n’y a rien à réussir. Ces pistes ne sont pas des consignes, seulement des appuis possibles, à prendre ou à laisser selon le moment.
- Autoriser les émotions à exister, y compris celles qui dérangent : la colère, le soulagement, l’indifférence passagère.
- Refuser les injonctions extérieures : « il faut tourner la page », « sois forte ». Personne ne connaît votre calendrier.
- Maintenir quelques repères concrets : manger, dormir, sortir un peu, même sans envie.
- Écrire, si le cœur vous en dit : une lettre à la personne disparue, ou quelques lignes le soir. Certaines trouvent aussi un appui dans une pratique d’écriture de la gratitude, non pour nier la perte, mais pour redonner un peu de place à ce qui reste.
- Accepter l’aide concrète des proches : les courses, un repas, un trajet. Cela vaut souvent mieux que les grandes phrases.
- Se rapprocher, si vous le souhaitez, d’un groupe de parole ou d’une association d’accompagnement du deuil.
Quand consulter un professionnel
La souffrance du deuil n’est pas une maladie, et il n’y a pas de durée « normale » à respecter. Cet article n’établit aucun diagnostic et ne peut pas évaluer ce que vous vivez. Certains signes, néanmoins, indiquent qu’un accompagnement professionnel serait précieux.
Parlez-en à votre médecin traitant ou à un psychologue si, des mois après la perte, la douleur reste aussi vive et vous empêche de reprendre le fil du quotidien ; si vous ne parvenez plus à travailler, à manger ou à dormir ; si vous vous isolez complètement ; si vous augmentez votre consommation d’alcool ou de médicaments pour tenir ; ou si votre tristesse s’accompagne d’un sentiment de dévalorisation profond. Si des pensées de mort ou de suicide vous traversent, n’attendez pas : contactez sans délai un professionnel de santé, ou le 3114, numéro national de prévention du suicide, joignable gratuitement et à toute heure.
Demander de l’aide n’est pas un aveu de faiblesse ni une trahison de la personne aimée. C’est parfois la seule manière de continuer à porter son absence sans s’y perdre. Le deuil ne se termine pas comme on referme un livre : il se transforme, lentement, jusqu’à ce que le souvenir tienne dans une place où l’on peut vivre à côté de lui.
Sur le même thème : Les bienfaits du yoga, Affronter blues l’hiver et Faire tri vie.



